Gilles Rieu
Artiste globe-painter
"gilles rieu - profession peintre
Gilles RIEU n'est pas un Mozart de la peinture, un de ces petits génies qui à quinze ans ont déjà un passé, qui savent très tôt que le vocabulaire des artistes a changé. On remplacera volontiers valeur, couleur, composition par : profil, look, créneau, discours. Gilles RIEU échappe (semble-t-il à tout cela parce qu'en fait il rentre en peinture tardivement, et je crois à la solidité, au sérieux, à la profondeur des vocations tardives. Quand un homme installé tant bien que mal dans la société -mais plutôt bien- décide un jour de quitter la sécurité d'une profession mensualisée en déclarant "je suis peintre", il s'engage pleinement, devenant le travailleur acharné de son propre bonheur. Un observateur rapide, en voyant les toiles de Gilles RIEU évoquerait Isidore Isou et son clan de lettristes : je crois qu'il n'y a là qu'apparence. Si les lettres sont identifiables, les mots le sont rarement. Gilles écrit et peint sur la toile une sorte de palimpseste volontaire où l'oubli serait la forme suprême de la mémoire. Et voilà Gilles qui distribue ses souvenirs enfouis et souvent vraiment incorporés dans sa toile, non pas comme un graphisme "fil d'Ariane" mais comme de nouvelles surfaces, fragments de mémoire. Il pourrait sembler y avoir contradiction dans la peinture de Gilles qui est d'une qualité d'exécution précise ; précise pour nous transmettre quoi ? comme un brouillon, comme une approximation de ses souvenirs. Et c'est peut-être là, la dualité et en même temps l'intérêt de sa peinture. La qualité d'exécution dans un temps où il faut aller très vite, mais, où pourtant là, il ne sacrifie jamais ce qui est le tableau à ce qui est dans le tableau. Verlaine disait, -il faut pardonner à un Français de citer Verlaine-, "le style trop précis rature une vague littérature". C'est le côté vague et l'opposition de vague et de précis qui me fait penser à Gilles en me souvenant de ces vers. Il est précis dans la qualité de sa mise en page, de son exécution de peinture et il est vague dans ce qu'il veut volontairement nous laisser deviner, chercher, évoquer, renccontrer. Je ne crois pas qu'il nous laisse partir à l'aventure n'importe où, je crois au contraire que son chemin est calculé et que ça n'est pas par hasard si tel mot ressemble à tel mot ici ou là. D'ailleurs à ce propos, j'aimerais dire que l'impression que peut faire la peinture de Gilles RIEU lorsqu'on la rencontre pour la première fois, moi, elle m'a fait penser à un journal abandonné dans un compartiment de chemin de fer sur lequel je jetterais un regard absolument distrait et où je me rendrais compte que c'est un journal dans une langue que j'ignore, du Polonais, du Moldovalak, je ne sais pas. Mais malgré tout mon oeil insistant croit retrouver dans tel ou tel graphisme, tel ou tel mot imprimé, que ne ne connais pas, quelque chose qui ressemblerait à un mot français -car il y a des mots étrangers qui ressemblent aux nôtres bien entendu- et je bâtis sur ce mot-là un texte qu n'est peut-être pas celui qui figure sur le journal. Je crois que de temps en temps il se produit un phénomène semblable avec la peinture de Gilles RIEU. On croit saisir par la reconnaissance que l'on a de telle lettre, ou tel ensemble de lettres qui semblent même faire un mot -et peut-être que c'est ce mot-là-. A partir de ce mot-là on essaye de deviner les mots qui suivent, et là Gilles sourit dans sa barbe -qu'il n'a pas- pour se dire "c'est là où je voulais les mener". Si jusqu'à maintenant, on peut dire que la plupart des tableaux de Gilles RIEU pouvait nous paraître comme un superbe livre d'heures, relié plein cuir, avec des écussons d'or, la peinture que verront les Québécois ressemblera plus peut-être à un journal intime. Un journal intime fait des aveux, des confidences, des choses que l'on n'écrit que pour soi, mais que le karma du peintre l'oblige -presque fatalement- à mettre sur les murs et à montrer. Il y a là un côté confidentiel qui peut apparaître dans la peinture de Gilles qui ne doit pas rester sans émotion. Voilà, je souhaite à Gilles RIEU bon voyage, bon voyage à lui et à sa peinture. Vocation tardive, peut-être va-t-il rencontrer aussi des amateurs tardifs qui seraient fabuleusement passionnés comme on l'est lorsqu'on découvre un peu tard qu'on a failli manquer quelque chose qui vous était nécessaire.
Christian SCHMIDT - Février 1998."
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